Des images de maisons bombardées, des scènes de guerre, de la poussière, des décombres et des cendres : les images de l’Irak diffusées dans les journaux télévisés sont authentiques, mais elles ne reflètent pas toute la réalité. Ce pays, en réalité riche mais en proie à une grande pauvreté, présente d’autres facettes. Selfies, narguilé, courses de vélo, billard et consommation excessive d’alcool sous l’un des ponts du Tigre à Bagdad, où les jeunes hommes se retrouvent la nuit. La nuit, « par une température supportable de 35 degrés », comme le dit Vincent Haiges. La vie des gens se déroule à l’extérieur.

Cet ancien élève de l’internat de Steinmühle a vécu deux ans en Irak. D’abord dans le nord, puis dans la capitale. Il se rend également dans d’autres zones de crise. Pour mettre le doigt sur la plaie, pour contribuer à la transparence à l’échelle mondiale, mais aussi pour découvrir d’autres facettes de la réalité. Pour compléter les images, apporter des explications, transmettre des connaissances.

 

« La liberté implique implique des responsabilités »

Après son bac, Haiges a voyagé pour la première fois ; à 21 ans, il est arrivé au Maroc. « Parle-moi de l’Allemagne », entend-il encore aujourd’hui Mustafa lui dire. C’est à ce moment-là que Haiges a commencé à prendre conscience des inégalités mondiales. Mais que faire de cette prise de conscience ? se demandait-il.

Il a pris conscience d’une chose : la liberté s’accompagne de responsabilités. Vincent Haiges a commencé ses études. À Vienne et à Londres, il s’est spécialisé dans la recherche sur les conflits et le droit international.

Il a obtenu son master en sciences politiques à l’université. Son envie de se rendre sur les lieux de crise à travers le monde, d’immortaliser les événements par la photographie et de les présenter reste intacte.

Les images lui permettent d’y parvenir avec brio, et ses reportages trouvent un large écho. Un cercle prestigieux de clients issus du monde des médias s’intéresse à ce que Vincent Haiges rapporte de cette Europe centrale protégée : *Der Spiegel*, *Deutsche Welle*, *Die Zeit*, le Goethe-Institut. Mais aussi des publications étrangères : du Japon, de Suisse ou même d’Al Jazeera. Vincent Haiges réalise également des reportages depuis des zones de crise pour le compte de l’ONU.

 

« Ils portaient des masques — pas à cause du coronavirus »

Lorsque le reporter évoque les beuveries sous le pont du Tigre, il ne cherche pas à minimiser la violence et la terreur qui règnent dans le pays. Sa visite dans une prison de haute sécurité à Mossoul, dans le nord de l’Irak, reste sans doute son pire souvenir. Selon Haiges, les photos ont permis de rendre compte de ce qui s’y passait. « On voyait des gens qui portaient des masques. » « … Mais pas à cause du coronavirus, mais à cause de l’odeur des cadavres. »

Au fil du temps, ces expériences ont incité le reporter à faire preuve d’une certaine humilité. Tout le monde n’est pas fait pour endosser le rôle de reporter de crise, même si l’on sait écrire ou photographier. Il faut savoir établir le contact avec les gens, faire preuve d’une volonté manifeste de s’adapter, et manifester le désir de faire partie des leurs, ne serait-ce que temporairement. Vincent Haiges a appris l’arabe et travaille toujours avec une collègue qui mène les entretiens sur place avec les femmes – en raison du rôle social de la femme irakienne. En leur présence, la présence d’un homme étranger est taboue, et encore plus en tant qu’interlocuteur. Le recours à un producteur et traducteur local, ce qu’on appelle un « fixeur », reste néanmoins indispensable. – Un dispositif, même s’il est de taille modeste, qui doit être organisé et fonctionner correctement.

 

« Ne pas trop d’un seul coup »

Lors de la conférence à la Steinmühle, on demande à Haiges s’il ne risque pas de s’épuiser. Il retrouve le calme grâce à des moments de répit indispensables dans son appartement de Berlin-Kreuzberg – un lieu dont le nom inspire déjà le respect à plus d’un habitant de province. Certains éléments permettant de préserver sa force et son énergie sont traditionnels, mais ont néanmoins fait leurs preuves, explique M. Haiges : faire des pauses, ne pas en faire trop d’un seul coup, bien manger et bien dormir, faire du sport.

Son adversaire invisible : le syndrome de stress post-traumatique.

Vincent Haiges, né en 1988, a connu Martin Strohmenger, moniteur d’aviron, à l’époque où celui-ci était directeur d’internat. Les souvenirs sont bien présents de part et d’autre, même si leurs priorités sont aujourd’hui bien sûr différentes. Alors que la commune de Steinmühlen entamait tranquillement la nouvelle année sous le poids du confinement prolongé, M. Haiges se préparait à sa prochaine mission en janvier. Cette fois-ci, en Europe, en Bosnie, près de la frontière croate.

On lui a demandé s’il serait à nouveau prêt aussi rapidement, et sa réponse a été sans équivoque : « Croyez en ce que vous faites. C’est le facteur de résilience le plus important. »

(Vincent Haiges a donné cette conférence en décembre, dans le respect des mesures sanitaires liées à la pandémie, devant des élèves de 13e année. L’événement était organisé par Bernd Hülsbeck, professeur de sciences politiques et d’économie ainsi que d’histoire à l’école Steinmühle).